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Esport : salaires en hausse, revenus en chute – un modèle à bout de souffle ?

Les projecteurs sont allumés, les salaires s’envolent, les studios continuent de produire des événements XXL… Mais en coulisses, l’esport professionnel vacille.

Une scène sous tension

Depuis plusieurs mois, des structures historiques réduisent leurs effectifs, se retirent de certaines ligues, ou changent radicalement de stratégie. En cause ? Un déséquilibre devenu trop lourd à porter : des salaires en constante inflation, pour des revenus qui, eux, plafonnent.

Entre pression médiatique, dépendance au sponsoring et rentabilité en pointillés, le modèle actuel montre des signes clairs d’essoufflement.

Dans ce premier Respawn Report, je pose une question simple : jusqu’où ce système peut-il tenir ?

Salaires en orbite : entre glamour et pression

En 2020, Perkz signait chez Cloud9 avec un contrat estimé à 2,7 millions de dollars par an, selon Travis Gafford. Un record à l’époque, révélateur d’une tendance déjà bien installée dans les ligues majeures comme la LEC (Europe) et la LCS (Amérique du Nord) : des salaires en forte inflation, sans lien direct avec la rentabilité.

En 2022, Devin Nash, ex-CMO de CLG, estimait que la moyenne salariale d’un joueur LCS se situait entre 300 000 et 400 000 dollars par an, avec des pics pouvant dépasser le million pour les joueurs stars.

Cette envolée a été largement alimentée par le boom d’audience pendant la pandémie de COVID-19. Les sports traditionnels étant à l’arrêt, l’esport a attiré une vague d’investissements, avec des structures misant gros sur la visibilité immédiate. Recruter des superstars est alors devenu un réflexe… et une fuite en avant.

À cela s’ajoutent des buyouts exorbitants : en 2023, des clauses de sortie entre 400 000 et 800 000 euros étaient encore pratiquées en Europe, selon BLIX.gg.

  • la starification des joueurs (branding, réseaux, influence)
  • la guerre des structures pour recruter “les visages” du jeu
  • l’absence de régulation salariale dans la plupart des ligues fermées

Résultat : une course à l’armement salariale, souvent déconnectée des résultats économiques. Des équipes paient des joueurs qu’elles ne peuvent pas rentabiliser — ni par la billetterie, ni par les droits médias, ni par le sponsoring.

Revenus stagnants, sponsors en fuite

Selon Newzoo, le chiffre d’affaires mondial de l’esport est passé de 1,38 milliard $ (2022) à 1,45 milliard $ (2023) — une croissance de seulement 5,1 %, bien loin des +14 % annuels de l’ère pré-COVID.

Les structures restent massivement dépendantes du sponsoring, qui représente jusqu’à 70 % des revenus, selon Devin Nash et Esports Charts. Mais ce pilier se fissure :

  • En 2022, BMW a mis fin à ses partenariats avec Fnatic, G2, T1
  • T-Mobile et Bud Light se sont retirés de la Call of Duty League
  • En 2023, Coinbase a gelé plusieurs contrats, dont Evil Geniuses, suite à la chute du marché crypto

Les revenus dits “organiques” restent faibles :

  • Billetterie : marginale
  • Droits médias : quasi inexistants
  • Merchandising : secondaire, souvent porté par les streamers

En résumé : les équipes investissent lourdement — mais sans levier de monétisation directe.

Et si l’argent ne rentre plus, mais que les dépenses explosent, alors c’est tout le modèle qu’il faut remettre à plat.

Un modèle économique à bout de souffle

Depuis plus de dix ans, l’esport a misé sur la visibilité, le prestige, et la croissance à crédit. Mais à mesure que les coûts augmentent et que les revenus plafonnent, le système montre ses limites.

Le problème est structurel : les équipes paient pour exister, mais peinent à transformer cet engagement en revenus durables.

  • Les éditeurs contrôlent tout (formats, calendrier, règles, droits)
  • Les compétitions sont gratuites, sans modèle clair de droits médias
  • Les structures absorbent les coûts (salaires, branding, logistique) sans retour économique direct

Résultat : un déséquilibre de pouvoir et de valeur.

L’emballement post-COVID a renforcé l’illusion d’un modèle explosif — une bulle qui s’est depuis largement dégonflée.

Et toujours cette même question : comment concilier performance sportive, storytelling et rentabilité durable ?

Quelles pistes pour sortir de l’impasse ?

Si le modèle actuel ne fonctionne pas, faut-il abandonner l’esport ? Non. Mais il est urgent de le réinventer, avec une approche plus durable et mieux ancrée dans les réalités régionales.

  1. Repenser le rôle des équipes (NA, EU)
    En NA, les équipes comme 100 Thieves ou CLG ont misé sur la performance pure — sans retour durable.
    En Europe, G2 et Fnatic ont montré qu’une identité forte, créative et médiatique pouvait générer de la valeur (collabs, contenus, produits dérivés).
  2. Redistribuer la valeur captée par les éditeurs (Riot, Valve, Activision)
    Riot propose du revenue sharing (skins Worlds, ligues franchisées)
    Valve laisse le champ libre, sans soutien structurel
    Le modèle hybride reste à construire, avec des revenus mieux partagés, même pour les équipes non-finalistes
  3. Réinvestir les scènes locales (FR, TR, KR)
    LFL en France : succès d’audience et de storytelling
    TCL en Turquie : tremplin régional crédible
    Académies coréennes : un vrai système de formation durable
  4. Ralentir le rythme (global)
    Calendrier Riot 2023 : saturation.
    Des formats plus courts, mieux scénarisés (ex : KCX, Gamers8) ont montré plus d’impact.
  5. Intégrer le modèle chinois (avec recul)
    LPL vend ses droits aux plateformes chinoises (Huya, Bilibili, etc.)
    Soutien d’acteurs puissants (Weibo, JD.com…)
    Monétisation avancée mais écosystème fermé et difficilement transposable

👉 En résumé :
NA : redéfinir la valeur des équipes
EU : miser sur la marque et le contenu
KR, TR, FR : structurer l’écosystème semi-pro
Chine : modèle rentable mais isolé

Et partout : l’esport n’a pas besoin de moins de show. Il a besoin de moins de dépendance, et plus de solidité. Assez de vitrines, place aux fondations !

Conclusion – Respawn nécessaire

L’esport professionnel n’est pas en crise de passion. Il est en crise de structure.

Trop dépendant de la hype, des sponsors, et des formats dictés par les éditeurs, il peine à construire un modèle où chaque acteur a sa place – et sa valeur.

Les salaires ont grimpé plus vite que les revenus. Les équipes ont été poussées à livrer du spectacle, de l’image, du résultat — sans jamais avoir les outils pour être rentables.

Mais ce n’est pas une fatalité.

L’esport peut se réinventer. Il peut ralentir, s’ancrer localement, créer de nouvelles formes de narration, inventer d’autres équilibres.

Mais pour cela, il faut arrêter de faire “comme si”.
Comme si l’économie allait suivre.
Comme si l’audience suffisait.
Comme si le prestige valait équilibre.

🎙️ Respawn Report commence ici, avec une conviction simple :
Comprendre pour reconstruire.
L’esport mérite mieux qu’un énième mirage.
Il mérite un modèle qui tient. Pour de vrai.